Côte d’Ivoire : Africa Agri Forum 2026, Bruno Nabagné Koné expose les ambitions de l’État pour conquérir la souveraineté alimentaire
Thomas Biakpa
Publié le 4 nov. 2026 · 9 min de lecture

Des experts du secteur agricole en prévenance d’une quinzaine de pays ont pris part au forum / One Africa Forum
Comment faire de la puissance agricole ivoirienne un véritable instrument d’indépendance alimentaire ? C’est l’une des questions majeures qui ont marqué les échanges de la 12ᵉ édition de l’Africa Agri Forum, ouverte à Abidjan autour du thème « L’Afrique aux commandes de sa souveraineté alimentaire ».
Pour les autorités ivoiriennes, le défi ne consiste plus uniquement à accroître les volumes de production ou à consolider les positions du pays sur les marchés internationaux. Il s’agit désormais de mieux répondre aux besoins alimentaires des populations en s’appuyant davantage sur les ressources nationales. Une orientation clairement défendue par Bruno Nabagné Koné, qui a présenté les ambitions du gouvernement devant les participants à cette rencontre réunissant responsables politiques, investisseurs, spécialistes et professionnels du secteur agricole.
Le ministre a notamment insisté sur la nécessité de construire une relation plus cohérente entre ce que le pays produit et ce que ses populations consomment. « Il nous faut produire ce que nous consommons, mais en même temps consommer ce que nous produisons », a-t-il déclaré.
Derrière cette formule se dessine une volonté de réorienter progressivement le modèle agricole ivoirien vers une meilleure satisfaction du marché intérieur, tout en consolidant les performances économiques des filières d’exportation.
Une puissance agricole encore confrontée aux importations alimentaires
Les données présentées par Bruno Nabagné Koné illustrent le poids considérable de l’agriculture dans l’économie nationale. Le secteur représente 17 % du produit intérieur brut (PIB), assure les moyens de subsistance d’un travailleur sur deux et génère environ 40 % des recettes d’exportation.
La Côte d’Ivoire dispose également d’une position dominante dans plusieurs productions stratégiques. Elle conserve notamment son statut de premier producteur mondial de cacao et de noix de cajou, tandis qu’elle occupe la première place africaine dans la production de caoutchouc naturel.
Dans le domaine vivrier, les volumes enregistrés traduisent également une capacité productive importante. Sur les 32 millions de tonnes constituant la production agricole nationale, environ 25 millions proviennent des cultures vivrières. Ces dernières ont progressé de 9 % entre 2024 et 2025.
Mais cette performance globale masque une difficulté structurelle. En effet, la production nationale ne permet pas encore de couvrir l’ensemble des besoins alimentaires. Le riz, le poisson, la viande et le maïs figurent notamment parmi les produits pour lesquels le recours aux importations demeure important.
C’est précisément ce décalage entre le potentiel agricole du pays et sa dépendance à certains approvisionnements extérieurs que le gouvernement entend progressivement réduire.
Moderniser les exploitations et renforcer la compétitivité des filières
Pour atteindre cet objectif, Bruno Nabagné Koné a présenté cinq orientations majeures qui doivent guider l’action publique : consolider la souveraineté alimentaire, améliorer la compétitivité des filières, développer la transformation locale, accroître les financements agricoles et sécuriser le foncier rural.
La réalisation de ces ambitions suppose, en premier lieu, une amélioration substantielle des capacités de production. Le ministre a ainsi mis l’accent sur la modernisation des exploitations, avec une attention particulière accordée à la maîtrise de l’eau, à l’extension de l’irrigation, à la mécanisation et à la disponibilité de semences et d’engrais de qualité.
La réduction des pertes enregistrées après les récoltes constitue également un chantier important. Une meilleure maîtrise des conditions de conservation et de commercialisation permettrait de préserver une part plus importante des productions et d’améliorer les revenus des exploitants.
Dans cette dynamique, l’État envisage de faciliter l’accès des petits producteurs aux équipements agricoles à travers des centres de services mécanisés. Ce dispositif doit favoriser la mutualisation des moyens techniques et réduire les contraintes financières liées à l’acquisition individuelle de matériels souvent coûteux.
L’amélioration de la compétitivité constitue le deuxième volet de cette stratégie. Il s’agit de permettre aux différentes filières de gagner en productivité, de proposer des produits de meilleure qualité et de renforcer leur présence sur les marchés locaux, africains et internationaux.
Le financement, un défi majeur pour libérer le potentiel agricoleLa question des ressources financières apparaît comme l’un des principaux points de blocage du développement agricole ivoirien.Le constat dressé par le ministre est particulièrement révélateur : malgré une contribution de 17 % au PIB, le secteur agricole capte moins de 5 % des crédits distribués à l’économie nationale.
Ce décalage limite les possibilités d’investissement des exploitants, ralentit l’acquisition d’équipements modernes et complique le développement des activités de transformation.Pour améliorer cette situation, Bruno Nabagné Koné préconise notamment le recours à des mécanismes capables de réduire les risques supportés par les établissements financiers.
L’assurance indicielle figure parmi les instruments susceptibles de faciliter cette évolution, en offrant une meilleure couverture contre certains aléas auxquels sont exposés les producteurs.L’objectif est de créer des conditions plus favorables à l’intervention des banques et à l’accès des exploitations agricoles à des financements adaptés à leurs activités.
À cette problématique s’ajoute celle de la sécurisation du foncier rural. La clarification des droits fonciers constitue un facteur important pour rassurer les investisseurs, encourager les projets de long terme et favoriser un développement agricole plus structuré.
PublicitéDe la matière première à la valeur ajoutée : accélérer l’industrialisation agricole
L’autre transformation recherchée concerne la place de l’industrie dans l’économie agricole ivoirienne.Longtemps caractérisé par l’exportation de matières premières, le modèle doit évoluer vers une valorisation accrue des productions sur le territoire national. Pour le gouvernement, la transformation locale représente un moyen de conserver davantage de richesse en Côte d’Ivoire, mais également de stimuler l’emploi et de renforcer les capacités industrielles.
Des avancées sont déjà enregistrées dans certaines filières. Selon les données communiquées par Bruno Nabagné Koné, le caoutchouc naturel et l’huile de palme font désormais l’objet d’une première transformation locale portant sur la totalité de leur production.
La situation est toutefois différente pour le cacao et l’anacarde. Les taux de transformation locale de ces deux produits atteignent respectivement 42 % et 43 %. Ces niveaux montrent que des marges de progression subsistent, malgré les investissements déjà réalisés.
Le développement de nouvelles unités industrielles et le renforcement des capacités existantes représentent donc des opportunités pour les investisseurs. Au-delà des performances commerciales, l’enjeu est de faire émerger des chaînes de valeur plus intégrées, capables de générer davantage de revenus et d’emplois à l’échelle nationale.Cette orientation traduit une ambition plus large : faire de l’agriculture non seulement un secteur de production, mais aussi un véritable moteur d’industrialisation.
L’Afrique appelée à rompre avec sa dépendance alimentaire
Les préoccupations exprimées par le ministre ivoirien rejoignent celles soulevées par les autres intervenants de l’Africa Agri Forum. À l’échelle continentale, la question de la souveraineté alimentaire reste confrontée à un paradoxe : l’Afrique possède d’immenses ressources agricoles, mais demeure fortement dépendante des importations pour une partie de son alimentation.
Hassan Alaoui, président de One Africa Forum et promoteur de l’Africa Agri Forum, a particulièrement insisté sur cette contradiction. Il a rappelé que le continent concentre plus de 60 % des terres arables non cultivées de la planète, alors qu’il continue d’importer une part importante des produits alimentaires consommés par ses populations.
À ses yeux, cette situation impose de revoir les mécanismes de financement et d’organisation de l’agriculture africaine. Il a notamment appelé à mobiliser des capitaux patients, capables d’accompagner les investissements sur le long terme, à développer les capacités de transformation locale et à faire davantage de place à l’innovation et aux pratiques agricoles durables.
La question a également été abordée par Joséfa Leonel Correia Sacko, ambassadrice de l’Angola en Italie et candidate africaine au poste de directrice générale de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
L’ancienne commissaire de l’Union africaine chargée de l’Agriculture et de l’Économie rurale a dressé un tableau préoccupant de la situation alimentaire du continent. Selon les données qu’elle a présentées comme issues du rapport 2026 de la FAO sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle, environ 309 millions d’Africains étaient confrontés à la faim en 2025, soit près d’une personne sur cinq. Plus de la moitié de la population connaissait par ailleurs une situation d’insécurité alimentaire modérée ou sévère.
Elle a également attiré l’attention sur les pertes post-récolte, estimées à 40 % de la production, ainsi que sur l’insuffisance des infrastructures de stockage et de transport. Les difficultés d’accès aux intrants, au crédit, aux marchés et à l’information continuent, selon elle, de fragiliser les producteurs africains.
Pour sortir de cette situation, Joséfa Leonel Correia Sacko appelle à une réorganisation profonde des systèmes agricoles. Elle défend notamment une politique de transformation des matières premières sur le continent, afin de favoriser l’industrialisation, de créer des emplois et de retenir une plus grande part de la richesse issue des productions africaines.Elle a également souligné le potentiel de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui pourrait contribuer à structurer les échanges commerciaux et à développer des chaînes de valeur agricoles à l’échelle régionale.
Dans cette perspective, elle a invité les États africains à accélérer l’application de la Déclaration de Kampala et de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. L’ambition affichée est de donner au continent les moyens de devenir un acteur majeur de l’approvisionnement alimentaire mondial.
Un changement de modèle qui appelle des investissements massifs

Les différentes interventions de cette édition de l’Africa Agri Forum mettent en évidence une même réalité : la souveraineté alimentaire ne dépend pas uniquement de la disponibilité des terres ou du potentiel de production. Elle repose également sur la capacité des États à mobiliser des financements, à moderniser les exploitations, à développer les infrastructures et à organiser efficacement les circuits de transformation et de commercialisation.
Pour la Côte d’Ivoire, les orientations présentées par Bruno Nabagné Koné traduisent la volonté de franchir une nouvelle étape dans le développement du secteur agricole. Le pays entend désormais mieux articuler ses performances à l’exportation avec les exigences de son marché intérieur.
La réussite de cette ambition dépendra toutefois de la concrétisation des différents chantiers annoncés, notamment en matière de financement, de mécanisation, de sécurisation foncière et d’industrialisation.
À Abidjan, les débats de l’Africa Agri Forum 2026 auront ainsi permis de rappeler que l’avenir agricole du continent se joue autant dans les champs que dans les usines, les infrastructures logistiques et les institutions financières.
Pour les pays africains, le véritable enjeu est désormais de transformer leur richesse agricole en capacité à nourrir durablement leurs populations, à créer de la valeur sur place et à peser davantage dans les échanges agroalimentaires mondiaux.










