Sécurité alimentaire : L’Afrique veut faire de l’investissement agricole son arme contre la faim
Thomas Biakpa
Publié le 4 nov. 2026 · 6 min de lecture

Des agriculteurs en Sierra Leone présentent les légumes qu’ils ont cultivés / FAO
Lutter contre la faim ne peut plus se limiter à distribuer des vivres lorsque les populations sont au bord de la crise. Pour sortir durablement de l’insécurité alimentaire, les pays africains doivent s’attaquer aux causes profondes du problème à savoir la faiblesse de la production agricole, la dépendance aux précipitations, le manque de financements et la vulnérabilité des communautés face aux catastrophes climatiques.
C’est autour de ces défis que des représentants de gouvernements, des partenaires financiers et des organisations humanitaires se sont retrouvés, mardi 3 novembre, à Addis-Abeba, en Éthiopie. À l’initiative de l’Union africaine et de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, cette rencontre vise à promouvoir des réponses de long terme pour parvenir à une Afrique libérée de la faim.
L’ampleur du défi reste considérable. Selon les données de la FAO présentées lors de cette rencontre, environ 309 millions de personnes étaient confrontées à la sous-alimentation sur le continent en 2025. Un chiffre qui rappelle l’urgence d’agir, mais surtout la nécessité de changer de méthode.
Produire davantage pour réduire la dépendance à l’aide alimentaire
Pour Moses Vilakati, commissaire de l’Union africaine chargé de l’agriculture, le problème ne réside pas uniquement dans l’absence de stratégies. Les engagements et les politiques existent, mais leur application sur le terrain reste insuffisante.« On ne mange pas des politiques », rappelle-t-il, soulignant ainsi le décalage entre les décisions institutionnelles et les besoins quotidiens des populations.
Parmi les priorités figure la transformation des pratiques agricoles. Une grande partie de la production africaine dépend encore des pluies, ce qui expose directement les agriculteurs aux aléas climatiques. Retard des précipitations, sécheresses ou inondations peuvent anéantir des récoltes et fragiliser les revenus de milliers de familles.
Le responsable de l’Union africaine estime donc indispensable de développer des systèmes d’irrigation, de faciliter l’accès aux équipements agricoles et de mettre à disposition des producteurs des semences adaptées ainsi que des engrais correspondant aux caractéristiques des sols.L’enjeu est particulièrement important pour les petits producteurs, qui occupent une place essentielle dans l’approvisionnement alimentaire du continent. Leur donner les moyens de mieux produire constitue l’une des clés pour renforcer la sécurité alimentaire.Le financement, un obstacle majeur aux ambitions africaines
Reste une question déterminante : avec quels moyens financer cette transformation ?Moses Vilakati observe une diminution du soutien financier extérieur destiné à l’Afrique. Dans un contexte où plusieurs partenaires internationaux font face à leurs propres difficultés économiques, les pays africains ne peuvent plus compter uniquement sur les financements traditionnels.
Il les invite ainsi à explorer davantage leurs ressources internes, notamment les fonds de pension, les contributions des diasporas et les financements philanthropiques. Pour attirer ces capitaux, les gouvernements devront toutefois présenter des projets solides, crédibles et susceptibles de produire des résultats concrets.Cette recherche de financements doit également s’accompagner d’un changement dans les priorités budgétaires.
Ahmed Idris, secrétaire général de la Croix-Rouge kényane, déplore en effet que les ressources soient encore largement mobilisées pour répondre aux crises, au détriment des actions préventives. Selon lui, les communautés devraient bénéficier de davantage de moyens pour anticiper les difficultés et éviter de retomber régulièrement dans l’insécurité alimentaire.
La multiplication des catastrophes naturelles complique davantage la situation. Les dépenses consacrées aux secours et à la reconstruction pèsent sur les budgets publics et réduisent les marges disponibles pour financer le développement.
Au Kenya, une initiative locale transforme une menace en opportunitéL’expérience menée dans le comté de Taita Taveta, au sud-est du Kenya, illustre concrètement les bénéfices d’une approche fondée sur les besoins des populations.
PublicitéDans cette région, les débordements réguliers d’une rivière détruisaient les cultures de maïs et de haricots. Plutôt que de continuer à subir ces pertes et à dépendre de l’aide alimentaire, les habitants ont proposé une autre solution : développer la culture du riz, mieux adaptée aux terrains régulièrement inondés.
La Croix-Rouge kényane a accompagné cette initiative en mettant les producteurs en relation avec un partenaire financier. Celui-ci a pris en charge leur formation ainsi que la fourniture du matériel agricole nécessaire. De leur côté, les autorités locales ont contribué au projet en mettant à disposition un équipement permettant de décortiquer le riz.
Les résultats sont encourageants. Les familles disposent désormais d’une production qu’elles peuvent consommer ou commercialiser afin de financer d’autres besoins.Selon Ahmed Idris, l’investissement réalisé n’a pas dépassé trois millions de dollars sur une période de cinq ans. Surtout, cette intervention a permis à la communauté de ne plus dépendre des distributions régulières de vivres.Pour le responsable humanitaire, cet exemple démontre qu’un investissement ciblé dans les capacités locales peut produire des effets bien plus durables que des opérations d’assistance répétées.
Il défend ainsi une nouvelle répartition des ressources : continuer à apporter une aide immédiate aux populations en difficulté, mais consacrer parallèlement des moyens beaucoup plus importants à des projets capables de prévenir les crises futures.
Faire de la sécurité alimentaire une priorité collective
Pour généraliser ce type d’initiatives, les acteurs réunis à Addis-Abeba entendent travailler avec les gouvernements afin d’identifier des projets concrets et de mobiliser les financements nécessaires à leur réalisation.
Mais la réussite de cette démarche dépendra aussi de la capacité des États à mieux coordonner leurs politiques publiques. L’agriculture ne peut, à elle seule, résoudre les problèmes de sécurité alimentaire. Elle nécessite une collaboration étroite entre plusieurs secteurs, notamment les finances, la gestion des terres et les ressources en eau.
Moses Vilakati cite notamment l’exemple de l’Éthiopie pour illustrer l’importance de cette coordination entre les différentes administrations.L’objectif affiché reste de faire reculer le nombre de personnes sous-alimentées en Afrique. Toutefois, la croissance démographique représente un défi supplémentaire. Pour le commissaire de l’Union africaine, parvenir simplement à stabiliser le nombre de personnes touchées constituerait déjà un premier résultat encourageant.
Au fond, le défi africain dépasse la seule question de la disponibilité alimentaire. Il s’agit de construire des systèmes agricoles plus résistants, de donner aux communautés les moyens de faire face aux crises et de garantir aux familles des sources de revenus plus stables.
Car si l’aide d’urgence demeure indispensable lorsque les populations sont en difficulté, elle ne peut constituer une réponse permanente. Pour sortir du cycle de la faim, l’Afrique doit désormais investir davantage dans la prévention, la production locale et l’autonomie de ses communautés.










